J’ai passé une matinée avec John Updike. Comme le dit René-Homier Roy quand il parle de Nancy Huston: J’aime cet écrivain, je l’aime d’amour. S’il n’était pas mort, je crois que je sauterais dans ma Golf blanche et roulerais sur la I93 jusqu’à Berverly-Farms, Massachusetts pour l’embrasser sur la bouche.
Aujourd’hui était la dernière journée d’école avant la relâche. Vers huit heures, j’ai déposé les enfants à l’académie comme à tous les vendredis matin. Mais contrairement à mon habitude, je n’ai pas pris de café à la maison. J’avais en tête de passer une bonne partie de la matinée au Café Morgane avec John Updike et quelques tasses de café. Une matinée de délicieuse délinquance.
Une matinée un peu magique aussi. Comme ça m’arrive de plus en plus souvent depuis que les enfants me laissent souffler un peu. J’ai toujours aimé être seule. Maintenant, j’aime être seule avec lui. J’ai l’ai lu pour la première fois dernièrement. “Villages” est un des tout derniers romans qu’il a écrit un peu avant de mourir. Et j’ai eu une espèce de coup de foudre. Ses histoires sont, paraît-il, toujours assez banales, sans grand suspense, sans rebondissement. Ni serial killer, ni fin détective, ni énigme enivrante. Que des petites choses de la vie, des amours, des ruptures, des souvenirs d’enfance, des banalités rendues belles. Il nous transporte dans ces petites villes du nord-est américain, au Connecticut, en Pensylvanie, dans tous ces quartiers de banlieue qu’on croit stériles et insipides avec des gens ordinaires. Il nous en montre tous les riches détails, les couleurs, les odeurs, la vie à fleur de peau. Et comme tous les écrivains que j’aime, il me jette, de temps à autre, une phrase éblouissante. Je les écris dans mon cahier, celui que m’a offert soeurette en octobre dernier et que j’ai toujours avec moi, au fond de mon grand sac.
J’ai donc lu pendant deux bonnes heures assise dans un des meilleurs fauteuils, tout au fond. Au début, je n’entendais que le fond sonore du café: une musique planante avec, de temps à autre, les voix feutrées des deux serveurs qui jasaient doucement derrière le comptoir. Nous étions quatre ou cinq clients silencieux, le nez plongé dans nos lectures. Vers neuf heures, ça s’est un peu rempli et une femme est venue s’installer à la table à côté de moi. Une petite blonde, trentenaire, un peu grassouillette. Elle a placé son ordinateur, son téléphone, ses documents et le reste de sa cargaison sur la table. Clairement, elle n’était pas là pour s’offrir une matinée de délicieuse délinquance; elle avait l’intention de travailler.
Elle m’a dérangée. Avec ses conversations téléphoniques, avec sa voix grave, pleine de fausse zénitude, une voix de would be business woman qui n’a pas de bureau et vient travailler au Café Morgane et tente d’avoir l’air très très professionnelle.
Puis un “client” est arrivé. Elle lui avait donnée rendez-vous sans doute car elle ne semblait pas étonnée de le voir. Il s’est installé devant elle. Je ne pouvais m’empêcher de les entendre. Elle lui expliquait ce qu’il devait faire pour sa campagne de publicité marketing. Je captais des mots grinçants: sondage, stratégie de communication, fidélisation de la clientèle, parts de marché. Pendant de longues minutes, elle s’est évertuée à convaincre cet homme, son client, de la meilleure façon de débusquer les clients. Elle se voulait persuasive, sûre d’elle, pro-fes-sion-nelle.
Je ne sais pas si elle a su vendre sa salade auprès de ce client. Mais, sans qu’elle le sache, elle m’a fait comprendre, à moi, quelque chose de très important. Ce que je déteste autant dans mon travail, et ce que je cherche constamment à fuir, ce ne sont pas les tableurs excel ni les colonnes de chiffres alignées sur mon écran. Les chiffres et les nombres me plaisent en fait. Ils peuvent même devenir amusants. Ce que je déteste, je l’ai compris, c’est donner des conseils. Or sur ma carte d’affaires c’est écrit: consultante senior. Je dois donner des conseils, dire ce qu’il faut faire, ce qui doit être acheté, vendu, construit, agrandi ou modifié dans les beaux centres d’achat de la province.
Je le sais maintenant parce qu’en entendant cette femme, blonde et professionnelle, dépenser toute cette énergie à vendre ses idées, je me trouvais chanceuse d’être dans mes souliers de lectrice; heureuse et reconnaissante de ne pas me trouver dans les mêmes sables mouvants qu’elle.
D’être là, simplement, en compagnie de John Updike et quelques cafés pour une matinée de délicieuse délinquance.
***
Je ne peux vous quitter sans vous donner au moins une des phrases éblouissantes de ce matin. Un homme qui s’est retrouvé à l’hôpital se réveille au milieu de la nuit. Voilà comment John Updike décrit ce moment angoissant, lorsqu’on se réveille au coeur de la nuit dans un endroit étranger:
“Sans même consulter le cadran lumineux de sa montre-bracelet posée sur la table de chevet, il sut qu’il vivait l’une de ces heures insondables où le désespoir visite les hommes, où les insomniaques se tordent dans un océan de silence, où les sans-emplois et les faillis ont envie de hurler dans l’espoir de briser le cercle de leurs calculs, où les amants délaissés basculent sur les draps vides du haut d’un rêve amoureux, et où le goût métallique de la bataille imminente tire brusquement les soldats de leur sommeil.”
John Updike. “La ville”. Nouvelle tirée du recueil: Confiance, confiance…

Ohhh le rêve… pouvoir se poser tranquillement dans un café et se laisser vivre, pendant plusieurs dizaines de minutes !
Je n’ose même pas encore espérer plusieurs heures.
Par Céline☼ le 20 février 2010
à 1:13