Son auto ne devait pas se trouver là, à cette heure-là. Cette voiture rouge bourgogne, de la même marque, avec le même collant du concessionnaire positionné à l’arrière, Venne Ford, et le même intérieur couleur désert du Sahara. La sienne donc. Celle de mon époux.
J’étais moi-même à bord de ma sale Golf blanche au retour de ma séance d’entraînemant au gym et passait sur la rue Principale. Sa Ford était garée en bordure de la rue en sens inverse. Elle était toute propre, bourgogne et brillante. Une auto propre, l’hiver, au Québec, c’est quelque chose d’assez rare. La plupart d’entre nous voyageons dans nos carcasses couleur cendre jusqu’à ce que le doux temps s’installe vraiment, vers la fin mars. Mais pas mon époux. Il est très coquet. Quand les jours sont juste un peu moins froids, il se rend au “lave-auto à la main” de la ville d’à côté.
Mais il ne pouvait se trouver sur la rue Principale à 17h30. Sa journée de travail n’est pas terminée à cette heure-là. Habituellement, il arrive à la maison après 20h00.
Alors qu’est-ce que sa Ford étincellante faisait sur la rue Principale ? Et pourquoi sur la rue Principale ? Pourquoi pas à la maison ? J’ai regardé rapidement dans mon rétroviseur et vu qu’il s’était garé devant la Banque de Montréal. Il avait sans doute quelque affaire a régler, de l’argent à retirer, des chèques à déposer. Je le verrais sûrement rebondir à la maison vingt minutes plus tard.
Ça peut lui arriver de rentrer très tôt comme ça, tout fier, sans avertir. Quand il doit rencontrer un client qui se trouve à l’est du boulevard St-Laurent par exemple, il s’organise pour céduler la réunion en après-midi. Comme ça, après le rendez-vous, il peut impunément décider de ne pas retourner au bureau et filer sur la 40 jusqu’à la maison. Son bureau est coincé entre l’aéroport et Côte-de-Liesse, tout à l’ouest. Pour s’y rendre, il faut traverser le magma serré de voitures avec tous ces occupants stressés qui s’entêtent à ne pas vouloir rater leur avion.
J’étais emballée. Un souper en famille en pleine semaine, c’est tout un luxe. En garant ma Golf dans le garage, je pensais au menu. Tiens, ça tombait bien, j’avais tout ce qu’il fallait pour faire des vols-au-vent aux fruits de mer.
Affairée devant ma béchamel et mes crevettes, je n’ai pas vu le temps passer et quand j’ai ouvert le four pour sortir les petites pâtisseries rondes, mon oeil s’est accroché sur l’horloge digitale: 18h30. Mais qu’est-ce qu’il peut bien faire ?
Finalement, j’ai mangé seule avec les enfants et, comme à tous les soirs de semaine, j’ai mis sa portion dans un Tupperware. Et c’est à ce moment précis, quand j’ai fait couler ce qui restait de béchamel pâteuse sur le vol-au-vent froid, que le doute s’est installé. Il me ment. Il a une vie secrète. Il a, oui, crachons le morceau, une maîtresse. C’est, sans doute, ce qui explique pourquoi il arrive toujours si tard à la maison. Sûrement, il doit quitter le bureau comme tous les autres, vers 17h00. Mais au lieu de revenir à la maison, il arrête chez sa maîtresse de la rue Principale. Et ils ne prennent même pas le temps de manger ensemble. Ils ont autre chose en tête. D’autres faims qui doivent être rassasiées rapidement, nus, ou au moins un peu déshabillés, en respirant fort et en se regardant dans les yeux, les couvertures du lit rendues sur le plancher à force de tourner et de se tortiller pour trouver la peau chaude de l’autre, pour l’avaler avec la langue.
Cette image-là m’a poursuivie toute la soirée. Mon époux. Avec une autre. Sur la rue Principale.
Je me suis mise à me culpabiliser bien-sûr. Je ne suis pas assez belle, pas assez sexy, trop exigeante, pas assez willing, trop mère poule, trop vieille, pas assez douce, pas assez libre, trop fatiguée. J’ai traîné ma déprime toute la soirée. Même en regardant vos blogues, le coeur n’y était pas. Mon cerveau ne faisait que tourner en boucle autour de cette image: les couvertures par terre au milieu d’une chambre chaude et accueillante, toute en chandelles et en musique douce.
Puis, en sortant de la douche, la peau propre et hydratée, je me suis regardée dans le miroir embué et me suis parlée: arrête donc de t’en faire espèce d’épaisse, de nouille, de sans génie. Tu fabules ! Il n’est pas avec sa maîtresse. Ce n’est pas sa voiture que tu as vue sur la rue Principale. C’est celle d’un autre. Des Ford, il y en a à la tonne. Ton petit mari est au bureau et il trime dur pour t’acheter toutes les petites douceurs qu’il te rapporte après ses commissions du samedi: tes bouteilles de blanc d’Australie, tes biscottes de Vancouver, ta fleur de sel de Guérande. Il t’aime, voyons. Tu fabules.
Mon petit entretien avec moi-même a fonctionné et je me suis couchée l’esprit tranquille. Quand il est rentré, je ne dormais pas encore et je l’ai entendu fouiller dans le frigo, retirer le couvercle du Tupperware et faire partir le micro-ondes. Bip, bip, bip. Tout était revenu à la normale.
Ce n’est que le lendemain que j’ai eu le choc. Le genre de révélation qui tombe comme une braise au fond de l’estomac. Il était 5h00 et, comme à tous les matins de ma vie de banlieusarde éloignée, je reculais ma voiture pour la sortir du garage et me rendre au bureau. Mon auto est toujours dans le garage durant l’hiver et celle de mon époux, dehors, sur l’entrée en ciment. Il la gare toujours très très à gauche, jusqu’à la limite entre la pelouse et le béton, de façon à me faciliter les choses quand je recule avec la mienne. Il fait encore nuit bien-sûr à cette heure-là et mes phares éclairaient devant moi la porte de garage blanche qui avait commencé à redescendre. Puis, à l’instant où je tournais le volant pour redresser la Golf et lui faire prendre la bonne direction sur la rue, je l’ai vue, sa Ford bourgogne, luisante comme une luciole devant mes phares, affreusement propre et étincellante de partout. Partout sauf derrière les roues où l’on voyait des traces de boue couleur cendre volcanique. Probablement la saleté projetée par ses pneus durant le trajet entre la rue Principale et la maison.
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