Je suis devenue vraiment quelqu’un de matinal. Quand j’étais très jeune, j’aimais mieux vivre le soir. Je me levais en fin de matinée, comme toutes les adolescentes dignes de ce nom (j’ai savourée mon adolescence jusqu’à 22 ou 23 ans), et je me couchais tard. J’aimais veiller jusqu’au Tonight Show ou Late Night with David Letterman et je ne sautais jamais un seul samedi de Saturday Night Live. Après, je m’installais dans le vieux sofa fleuri du sous-sol et j’écoutais de la musique avec les gros écouteurs noirs qui me donnaient chaud aux oreilles. Je rêvassais jusqu’au petit matin à la lueur d’une grosse boule luminescente accrochée au bout d’une tige chromée et recourbée comme une queue de quenouille. Cette lampe jetait une lumière jaunâtre et plate sur les meubles et le bois du mur, façon préfini. Très très seventies. J’écoutais Carly Simon, James Taylor, Crosby, Still & Nash; c’était ma période folk (qui a suivi ma période Streisand, mais ça, c’est une autre histoire que je vous raconterai peut-être un jour, quand j’aurai le goût de rire un peu de ma personne).
Maintenant que l’éternelle adolescente en moi s’est éteinte, que j’ai deux enfants, un Époux, un travail et une chienne, je me lève tôt et quand je ne le fais pas, comme hier matin, je le regrette. Je m’étais levée au bout de mon sommeil, pourtant en pleine forme, vers neuf heures. Grâce grasse matinée ! J’avais des idées plein la tête. Sous la douche, les mots se bousculaient: j’avais envie d’aller écrire. Mais on était samedi matin, il fallait que je me retienne un peu. J’ai gardé toutes ces idées en stand by, dans le haut de mon cerveau, là où se loge ma mémoire vive. Car avant de m’installer au clavier, il y avait quelques brassées, une planche à repasser et une salle de bain crasseuse qui m’attendaient.
À l’heure bénie de l’apéro, après avoir complété mes brassées, fait disparaître les faux-plis et frotté lavabo, bain, céramique et vanité, je me suis enfin assise dans mon fauteuil bergère au tissu rayé. Tiens, celui-là même dans lequel je suis assise actuellement. L’Époux avait déjà commencé son oeuvre culinaire du samedi soir et il est venu m’apporter mon gin tonic (le dry martini, c’est seulement le dimanche) en s’exclamant: « Hostie que ça va être bon, hostie que ça va être bon »: j’humais déjà ce qui allait être bon: un byrani d’agneau avec cardamone, coriandre et « plein plein d’épices ». Le vin rouge a suivi le gin tonic. Puis le byrani s’est présenté, a accompagné le reste du vin et je me suis retrouvée caillée, après toutes ces victuailles, au fond de mon fauteuil bergère. J’aurais pu aller chercher l’ordinateur et me le planquer sur les genoux, mais la chaleur du disque dur roulant sur lui-même n’aurait fait que m’endormir davantage. De toutes façons, les mots géniaux du matin s’étaient évaporés. La mémoire vive de mon cerveau doit sûrement effectuer un reset automatique après la deuxième coupe de vin.
J’ai donc mis le reveil à sept heures ce matin. J’ai trouvé ça un peu difficile, il n’y avait aucune bouscoulade de mots sous la douche vu le gin tonic et les deux coupes de rouge. Mais mon cerveau s’est mis à ronronner tout de même, à un moment donné, entre la buée chaude de la douche et ma dernière chaussette, que j’ai mise en sautillant.
Et je me suis enfin assise au clavier. Mon café était chaud. Il était bon. À la fenêtre, il y avait un grand ciel bleu d’hiver. La chienne, qui sait reconnaître le moment, était lovée sur mes cuisses, sachant que j’allais être tranquille pour un moment. La magie m’a rejointe. Elle m’a happée pendant deux heures. Deux heures de mots. De pur bonheur.











